Philosophe et Psychanalyste (in Le Monde 24/07/2017)

Amie de Jacques Derrida et d’Avital Ronell – elle publiera un dialogue avec chacun (De l’hospitalité, Calmann-Lévy, 1997, et American Philo, Stock, 2006) –, elle mêlait avec bonheur ses activités de philosophe et de psychanalyste, tout en étant à la fois éditrice (d’abord, chez Calmann-Lévy, puis chez Stock) et chroniqueuse au journal Libération. La compagne de l’écrivain Frédéric Boyer était aussi diplômée de l’université de Brown (à Providence, Etats-Unis) et enseignante à NYU, se réclamant d’une inspiration spinoziste pour cerner les relations entre fatalité et liberté, thème majeur de l’ouvrage qu’elle consacra en 2007 à La Femme et le Sacrifice, d’Antigone à « La Femme d’à côté »(Denoël).

Analysée par Serge Leclaire et membre active du Cercle freudien, elle recevait ses patients avec une douceur extrême, au cinquième étage sans ascenseur de son cabinet de la rive gauche. Cette « chercheuse inlassable », comme le souligne le psychiatre et psychanalyste Guy Dana, son ami et « superviseur », faisait preuve aussi d’une « humanité exceptionnelle », attentive aux souffrances d’autrui et prête à se dévouer en toutes circonstances. Elle regardait le rêve comme l’instrument majeur d’une transformation de soi : « On peut rendre fou quelqu’un, disait-elle, en l’empêchant de rêver. On peut aussi sauver sa vie en écoutant ses rêves à temps. » (L’Intelligence du rêve, Payot, 2012).

En 2009, dans En cas d’amour. Psychopathologie de la vie amoureuse (Payot), elle décrivait les souffrances des couples – querelles, jalousies, séparations, trahisons – en se demandant pourquoi tant d’hommes et de femmes prennent un malin plaisir à répéter inconsciemment des situations anxiogènes au point de se transformer la vie en supplice permanent. Mais surtout, elle se demandait en quoi la dictature de la transparence, propre à la société postmoderne, portait atteinte à l’intimité de chacun. D’où sa réflexion sur une nécessaire Défense du secret (Payot, 2015).


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Ramatuelle La philosophe et psychanaliste Anne Dufourmantelle est décédée ce vendredi à Pampelonne, victime de son courage. Connue pour ses écrits, son décès suscite la plus grande émotion
Vendredi en fin d'après-midi, à Ramatuelle, on apprenait qu'une personne était morte noyée dans le secteur du boulevard Patch.
Hier, on a découvert son identité et les raisons de son décès.
Il s'agissait de la philosophe et psychanalyste parisienne Anne Dufourmantelle, âgée de 53 ans.
Le temps était défavorable ce jour-là. Un fort vent d'Est soufflait, créant une houle importante en mer.
Le drapeau orange avait été hissé, signifiant que la baignade était « fortement déconseillée ».

AU SECOURS DES ENFANTS

Hélas, deux enfants ont outrepassé cette interdiction ou ne l'ont simplement pas vue, et se sont jetés à l'eau.
De son côté, Anne Dufourmantelle, était tranquillement installée sur la plage.
Mais regardant plus attentivement les mouvements en mer, elle a aperçu les deux enfants en difficulté.
N'écoutant que son courage, elle s'est lancée à son tour.
C'est environ à 50 mètres du rivage qu'elle a connu elle-même une situation périlleuse, prise par le mouvement important des vagues.
Prise de suffocation, sans doute en tentant de lutter contre la houle, la philosophe s'est trouvée en grande détresse.
Secourue, elle a été rapidement prise en charge, ainsi que les enfants, par les CRS maîtres-nageurs sauveteurs de Pampelonne qui ont donné l'alerte et engagé une intervention, avant l'arrivée des sapeurs-pompiers et médecins du SMUR.
La mer était tellement mauvaise que même les CRS ont inhalé de fortes quantités d'eau et l'un d'eux a dû être hospitalisé.
Si les enfants, bien que secoués, étaient sains et saufs, la situation s'est montrée bien plus préoccupante pour Anne Dufourmantelle, car la tentative de réanimation cardio-pulmonaire, administrée pendant une quarantaine de minutes, a échoué.
Le médecin du SMUR n'a pu que constater son décès.

DE NOMBREUX HOMMAGES

Hier, de nombreux écrivains, philosophes et journalistes lui ont rendu hommage notamment sur Twitter comme Tatiana De Rosnay « morte tragiquement en voulant sauver des enfants » ou Mouloud Akkouche : « Une grande intellectuelle fouillant l'intime et son époque disparaît. Ses interrogations, doutes, conviction, etc., restent avec ses livres ».
Léa Chauvel-Lévy, directrice de publication chez LVMH écrit : « quelle tristesse, je l'ai lue passionnément ».
De son côté, le philosophe Raphaël Enthoven parle de « tristesse et stupeur d'apprendre la mort de la philosophe et psychanalyste qui parlait si bien des rêves ».
Anne Dufourmantelle avait écrit de nombreux ouvrages comme « L'intelligence du rêve » et « L'éloge du risque ».
Chroniqueuse au journal Libération, la rédaction parle de « douceur » en évoquant celle qui était devenue une amie. Elle cite la princesse Charlotte Casiraghi qui l'avait côtoyée aux Rencontres de Monaco : « Secrète et poétique, elle créait un espace où les morts avaient la puissance et la texture incantatoire du rêve, pour saisir les variations les plus informes de la vie sensible ».
Le journal Libération rappelle qu'Anne Dufourmantelle questionnait le rapport entre la fatalité et la liberté et leur avait confié en 2015 : « Quand il y a réellement un danger auquel il faut faire face il y a une incitation à l'action très forte, au dévouement, au surpassement de soi ».
Son courage lui a coûté la vie.

VAR MATIN (21 juillet 2017)
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