Corti

  • Ce livre explore les rapports entre la littérature, l'environnement et l'écologie, dans une perspective écopoétique. Il est né du constat qu'avec la fin de la première décennie du 21e siècle la littérature française s'est mise à faire une place importante aux atteintes à l'environnement.
    L'écologie, longtemps suspecte dans l'univers littéraire, est aujourd'hui solidement ancrée dans la littérature d'imagination.
    À la lecture de ce qui a déjà été publié, l'on peut gager que la spécificité du sujet conduira aussi les auteurs à réinventer les formes romanesques. Aborder le changement climatique -phénomène qui se déroule sur une durée qui dépasse et de beaucoup le cadre habituel du roman- ou faire une place à la sensibilité des animaux -impossible à aborder par le biais romanesque de la psychologie traditionnellement privilégiée- amène déjà les romanciers à repenser en profondeur les modalités du récit.
    Ce volume est donc d'abord un livre consacré à la littérature de l'extrême contemporain. Cela implique que les auteurs qui sont abordés ne disposent pas (encore) tous d'une grande visibilité. Alice Ferney, Maylis de Kerangal, Laurent Mauvignier, Jean Rolin ou Sylvain Tesson sont certes des auteurs largement célébrés, parfois simultanément par la critique universitaire et par le grand public cultivé. D'autres, Gisèle Bienne ou Claudie Hunzinger par exemple, ont depuis longtemps un cercle de lecteurs fidèles, mais ne sont pas nécessairement connus du plus grand nombre.
    Guillaume Poix, Frank Bouysse et Éric Plamondon ont émergé plus récemment, mais se sont déjà rendus visibles, souvent en obtenant des prix littéraires majeurs.
    Quoi qu'il en soit de leur notoriété, tous ces écrivains signent des oeuvres où la problématique environnementale est l'occasion de réfléchir aux moyens par lesquels l'écriture est à même de rendre compte des problèmes et des défis actuels en matière d'écologie.

  • Loin d'être une essence, la littérature est avant tout une idée. Cet essai entend en faire l'histoire, de l'apparition du mot et de la naissance du concept au tout début du XIXe siècle à ses étonnantes métamorphoses contemporaines.
    Car le territoire de littérature connait aujourd'hui une formidable extension :
    De la littérature définie par son désintéressement, son autonomie, aux écritures contemporaines volontiers sociales et politiques, du sacre de l'auteur aux amateurs de fanfictions, du souci unique du style à la non-fiction, de l'apologie de l'originalité à l'exigence de l'enquête, de la solitude du créateur aux littératures de terrain, du roman romanesque aux écritures du monde non humain, du culte du texte aux écritures hors du livre, du tropisme occidental à la world literature, d'une conception linguistique à une approche informée par l'anthropologie culturelle et les sciences de la nature.
    Que s'est-il passé ? Pourquoi avons-nous longtemps identifié la littérature à l'art pour l'art ? Quels chemins a emprunté ensuite notre idée de la littérature, après s'être définie par son inutilité et son intransitivité, pour nous apparaître désormais comme une pratique communicationnelle et relationnelle, à la fonction éthique et même démocratique ? C'est en faisant la généalogie longue et complexe de l'idéologie esthétique qui a dominé la littérature moderne et ses institutions, en interrogeant ses valeurs supposées universelles, en questionnant sa religion du texte et ses manières de produire des distinctions, en mettant en perspective les études littéraires qui l'ont accompagnée, que l'on peut comprendre une conception de la littérature comme un concept ouvert, extensif et inclusif, comme un moyen et non comme une fin.

  • L'« âge de l'enquête » : c'est la formule d'Émile Zola qui décrit là un XIXe siècle emporté par une fièvre d'investigations et de déchiffrements. Une formule d'actualité au XXIe siècle, au moment où s'ouvre un nouvel âge de l'enquête : les écrivains contemporains investissent à nouveaux frais le terrain social, à la croisée du reportage, des sciences sociales et du roman noir. C'est cette passion renouvelée du réel que je voudrais saisir ici, à travers les gestes de l'enquête. S'étonner, explorer, collecter, restituer, poursuivre, suspendre : cette liste ouverte d'opérations concrètes, de pratiques et d'expérimentations dessine le cheminement même de l'enquête. Elle dessine également les moments d'une dynamique, inlassable et inachevable, qu'empruntent aujourd'hui les écrivains pour élucider, nommer et raconter l'épaisseur du monde, en donnant voix aux vies silencieuses. Cette obsession de l'enquête, je la traque à mon tour depuis le XIX e siècle jusqu'à aujourd'hui, dans une littérature qui s'invente aux franges des disciplines d'Emmanuel Carrère à Jean Rolin, d'Ivan Jablonka à Hélène Gaudy, d'Emmanuelle Pireyre à Patrick Modiano, de Philippe Artières à Kamel Daoud, de Philippe Vasset à Svetlana Alexievitch. Il m'a semblé, chemin faisant, que cette littérature du réel s'écrivait dans le sillage de Georges Perec. Ses dispositifs inventifs, minutieux et critiques sont autant d'instruments d'exploration, qui font de la littérature un protocole de savoir et un outil de connaissance intime.

  • Sauver, guérir ou du moins faire du bien, tels sont les mots d'ordre, souvent explicites, placés au coeur des projets littéraires contempo- rains. Refusant de devenir un jeu postmoderne ou une simple dilec- tion d'arrière-garde, la littérature française d'aujourd'hui a l'ambition de prendre soin du moi, mais aussi des individus fragiles, des oubliés de la grande histoire, des communautés ravagées et de nos démocraties inquiètes. En s'intéressant de manière critique à cet imaginaire collectif thérapeutique où la culture, en place de la religion et d'un projet po- litique, veut réparer nos conditions de victimes, servir à notre « déve- loppement personnel », favoriser notre propension à l'empathie, cor- riger les traumatismes de la mémoire individuelle ou du tissu social, cet essai propose une réflexion inaugurale sur la littérature française du xxi e siècle.

  • Ce livre cherche à faire entendre une énergétique du roman. Car la forme romanesque doit se lire comme une négociation des forces qui mobilisent l'écriture, dans une transaction incessante où l'écrivain suit le mouvement qui le porte selon un vouloir-dire qui est autant celui de l'auteur que celui du livre.
    Cette dialectique sans résolution de la force et de la forme interdit de produire une typologie du roman. Elle ouvre plutôt à un plaisir du commentaire que l'on suivra sur une vingtaine de romans écrits en France entre 1930 et aujourd'hui. Ce sont ces tensions irréductibles que je désigne sous le terme de physique du roman. Pour chaque commentaire, c'est donc la tension plus ou moins grande du fil narratif que je voudrais faire éprouver, en restant attentif à ce qui donne à ce fil son tranchant et son allant.
    Envisager ainsi la création romanesque, c'est rappeler qu'on n'écrit et qu'on ne lit que poussés par une impulsion dont les ressorts demeurent largement obscurs, et que la poursuite du récit a pour mission d'éclairer.
    Restituer au roman ses dynamiques plurielles, c'est affirmer un principe critique, plutôt qu'une véritable méthode. Le parcours que j'ai voulu dessiner témoigne aussi, contre une certaine doxa, que l'art du roman reste bien vivant et qu'il faut justement le mettre dans une perspective assez longue. C'est une série de solutions romanesques inédites et originales que j'ai voulu rassembler, depuis le trop méconnu Jim Click de Fleuret jusqu'à des tentatives très récentes, en ouvrant le spectre au roman d'aventure ou au roman policier.
    Organisé de façon chronologique, de Guilloux et Bataille à Houellebecq, Mauvignier ou Kerangal, en passant par Camus, Simon, Duras, Perec, Manchette, Modiano, Quignard et NDiaye, ce livre dessine un continuum qui réintègre le Nouveau Roman dans le mouvement d'une réinvention permanente, où je vois le gage de la vitalité de l'art romanesque.

  • L'objectif de ce livre est de comprendre pourquoi et comment une certaine histoire de la modernité littéraire s'est jouée en France dans un rapport paradoxal mais fé- cond avec l'idée d'une littérature impossible. Amorcée par Mallarmé et Rimbaud du côté de la poésie, c'est dans la prose narrative que cette recherche se poursuit selon le double patronage de Monsieur Teste de Valéry et de Paludes de Gide. Dans ce sillage, c'est une histoire du « récit » qui se dessine puisque nombre d'écrivains de premier plan se détournent bien du roman, dont ils aggravent la crise, mais sans renoncer à une forme de relation de ce qui interdit une narration classique ou heureuse. C'est cette relation à l'impossible, qui se fait même relation de l'impossible, que cet essai envisage sur l'ensemble du vingtième siècle.
    Il s'agit donc de dégager un paradigme de ce qu'on nommera « récit » (anagramme révélateur du mot « écrit »), d'en suivre les formes riches et différentes - à travers le surréalisme, selon l'inflexion que lui imposent Bataille et Blanchot, ou dans les vertiges de la voix du côté de Beckett - jusqu'à une sorte d'épuisement de cette recherche qui aura marqué le vingtième siècle, quand le poncif et le pathos de l'impossible se font clichés d'une modernité absorbée par son miroir réflexif. Nous sortons sans doute d'une certaine manière de cette époque dont il faut alors justement mesurer le chemin, les impasses comme les extraordinaires ambitions, pour comprendre le legs dont hérite notre temps.
    Après avoir posé l'hypothèse du récit, j'en retrace, dans la première partie, le par- cours dans une histoire qui en propose les scansions essentielles et les éléments de définition négative. La deuxième partie s'attache à une suite d'études de cas (Bataille, Thomas, Blanchot et Beckett) qui s'intéressent à l'espace paradoxal de l'énonciation de ces textes.

  • Pour essayer d'y voir un peu plus clair dans le paysage brouillé de la poésie française contemporaine, Michel Collot en retrace l'évolution depuis 1960, en dégageant ses principales étapes et les diverses tendances qui l'animent. Pour compléter ou corriger l'image, souvent partielle et partiale, qui en est donnée, il met notamment l'accent sur celles qui, depuis les années 1980, ont contribué à « rouvrir l'horizon » de la poé- sie française et francophone : le renouveau du lyrisme, une plus large ouverture au monde, et la recherche d'une « nouvelle oralité », qui concourent à faire réentendre le chant du monde.
    Après deux décennies marquées / dominées par le textualisme et le formalisme, les années 1980 ont vu l'émergence d'un « nouveau lyrisme » qui ne se limite pas à l'expression du sentiment personnel mais s'accompagne d'une plus large ouverture au monde et de nouvelles formes d'oralité qui renouent avec le chant, longtemps proscrit de la scène poétique française. « Il y a encore des chants à chanter », écrivait Paul Celan, confronté aux tragédies de son siècle ; harmonieux ou dissonants, ils font entendre aujourd'hui.
    À ces diverses tendances correspondent autant de façons différentes d'aborder les rapports entre la poésie et la nature, l'écriture et les lieux / le langage et l'espace, la lettre et le sens, le vers et la prose. Michel Collot analyse les formes singulières et les enjeux multiples qu'elles revêtent dans quelques oeuvres marquantes du dernier demi-siècle : celles de Bernard Noël, Michel Deguy, Jean-Paul Michel, Lionel Ray, Jean- Claude Pinson, Antoine Emaz, Philippe Jaccottet, Pierre Chappuis, François Cheng, et André Velter.

  • Depuis une vingtaine d'années, on a vu se multiplier les travaux consacrés à l'inscription de la littérature dans l'espace et/ou à la représentation des lieux dans les textes littéraires. Cet intérêt pour les questions de géographie littéraire se situe dans le contexte du « tournant spatial » qu'ont connu les sciences humaines et sociales, mais aussi dans l'évolution des genres littéraires, caractérisée par une spatialisation croissante des formes poétiques et narratives (poésie spatiale, récits d'espace.), et dans le développement de pratiques artistiques liées au site (Land Art, performance...).
    En proposant dans la première partie de cet ouvrage un panorama de ces travaux, Michel Collot, s'emploie à en définir les principales orientations, en distinguant approches géographiques, « géocritiques » et « géopoétiques », sans renoncer pour autant à les articuler pour constituer une véritable « géographie littéraire » capable de rendre compte des différentes dimensions de l'espace littéraire : la référence à des lieux réels, la construction d'un « univers imaginaire» ou d'un « paysage » et la spatialité propre au texte.
    Il formule quelques propositions sur leur place et leur signification respectives, qu'il illustre dans la seconde partie de l'ouvrage par une série d'études situées à diverses échelles : celle de la production littéraire d'un continent à une époque donnée (l'Afrique noire postcoloniale), celle de l'oeuvre complète d'un auteur (Supervielle, Butor, Silvia Baron Supervielle, Pierre-Yves Soucy), celle d'un ouvrage particulier (de Claude Simon ou de Jean-Christophe Bailly), voire celle d'un ou deux extraits significatifs (Barbey d'Aurevilly). Pour explorer les multiples voies qu'une géographie littéraire est susceptible d'emprunter, il a tenu à la confronter à des genres divers : roman, nouvelle, poésie et récit de voyage, chacun d'eux appelant une approche différente. Les oeuvres retenues s'étendent sur une période qui va du milieu du XIXe siècle à l'époque contemporaine et elles permettront aussi bien de s'arrêter dans une région comme le Cotentin que de voyager de l'Europe à l'Amérique, en Afrique ou en Australie. Mais on s'apercevra qu'importe moins la localisation des contrées évoquées que les structures spatiales qui leur confère une valeur et une signification et le rapport que chaque auteur entretient avec elles à travers l'image et la forme qu'il leur donne.

  • Ce livre a été écrit au terme d'une longue fréquentation de l'oeuvre de Baudelaire, remontant à plus d'un demi-siècle, marquée par la publication d'un premier livre sur «Les Fleurs du Mal» en 1972.
    Ce qui a lancé cette relecture, c'est ce qui m'a semblé manquer dans le livre précédent, l'oreille, l'écoute d'une voix et de sa transcription, la réinvention d'une analyse attentive à «?l'ouï-dire?».
    Qu'est-ce qu'écrire, et penser en poésie, quand la pensée est à l'écoute ? Les impressions de lecture, sédimentées au fil des années, m'avaient donné le sentiment d'une écriture à l'écoute des échos qui résonnent au coeur de poèmes majeurs, «?Correspondances?», «?Les Phares?», «?Chant d'automne?», «?Obsession?». Le goût même de Baudelaire le portait vers des auteurs qui avaient fait résonner sourdement la langue, Racine, Bossuet ou Chateaubriand. Georges Poulet avait montré la direction?: «?Les plus grands vers baudelairiens sont des vers qui expriment le retentissement?»?; Yves Bonnefoy invitait à étudier les bruits dans la poésie de Baudelaire, étude qui devait, écrivait-il, mener loin?; Michel Deguy évoquait, plus largement, le dire poétique comme un «?ouï-dire?». Il n'est pas excessif d'avancer que, pour Baudelaire, la résonance a révélé la «?profondeur de la vie?», celle de «?cet amalgame indéfinissable que nous nommons notre individualité?» et celle d'une époque moderne dont il a été l'exposant en la haïssant, disait Starobinski.

  • Rembrandt avait vingt-deux ans lorsqu'il illustra pour la première fois, dans un tableau
    conservé au musée Jacquemart-André, la scène de l'Évangile de saint Luc racontant l'apparition du
    Christ ressuscité à deux de ses disciples dans l'auberge d'un village nommé Emmaüs. Il revint
    maintes fois sur ce thème dans des dessins, des eaux-fortes et des tableaux, dont le plus célèbre
    est exposé au Louvre.
    Ce livre s'efforce d'expliquer cette prédilection en s'interrogeant sur les raisons de l'attrait que
    ce sujet exerça non seulement sur Rembrandt, mais sur de nombreux peintres de l'âge baroque,
    parmi lesquels le Caravage, Titien, Véronèse, Pontormo, Velasquez, le Tintoret. Au défi que lance à
    la peinture la nécessité de représenter, dans un même tableau, un repas, une mécon-naissance,
    une reconnaissance et une disparition imminente chacun répond d'une façon révélatrice de ses
    choix picturaux, de son tempérament, de son affectivité, de ses inclinations théologiques plus ou
    moins conscientes. Les réponses données par Rembrandt s'éclairent par la comparaison avec celles
    de ses prédécesseurs ou contemporains et soulignent des aspects de sa personnalité souvent
    méconnus.

  • Les photographies sont perçues, selon leurs destinataires et leurs présentations comme archives, souvenirs, témoignages ou oeuvres d'art. Certaines de ces utilisations sont devenues si familières qu'elles passent inaperçues (illustrations de récits, publicités). Elles exercent un pouvoir tel qu'on doit sans cesse les raisonner pour les rappeler à l'ordre.
    Les relations qu'elles entretiennent avec la croyance, relèvent d'une idolâtrie qui ne dit pas son nom. Mais les images-cultes auxquelles nous adhérons, sont comparables à d'autres imageries, celles des spectres, des figurations pieuses ou symboliques, qui révèlent autre chose et bien plus qu'elles ne donnent à voir.








    Du même auteur chez Corti : L'esprit fumiste et les rires " fin de siècle ", 1990 (avec D. Sarrazin) ; Aux commencements du rire " moderne ", 1997 ; Jules Huret, Enquête sur l'évolution littéraire, 1999 ; Photographie et langage, 2002 ; Confessions d'un inverti-né, 2007 ; La muse parodique, 2009.
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  • Ce livre, je voudrais le placer sous le signe de Bouvard et Pécuchet. Car bien des écrivains contemporains leur ont emboîté le pas pour braconner avec gourmandise sur les territoires de la science. « Une encyclopédie critique en farce », c'est ainsi que Flaubert désignait son roman pour dire que la pulsion de savoir ne va pas sans le soupçon du scepticisme ni le rire de l'idiotie. À la manière de l'autodidacte ou de l'amateur, l'écrivain répond aujourd'hui à l'ambition autrefois revendiquée par Italo Calvino : il relie les champs du savoir, renoue ensemble les disciplines dispersées et oppose à l'intimidation des discours spécialisés une curiosité vagabonde. Manière de dire que la littérature, si elle a renoncé à son magistère d'autrefois, affirme contre l'autorité du savant une démocratie du savoir.

    Dictionnaires capricieux et encyclopédies lacunaires, ivresse de la liste et folie de l'inventaire : l'époque cède volontiers à l'encyclomanie. À rebours du désir de totalité et de la frénésie de l'archive, les écrivains contemporains composent des encyclopédies fragmentaires et ouvertes pour dire l'exigence de la lacune et la nécessité de l'inachevable. Raymond Queneau et Georges Perec, Gérard Macé et Pascal Quignard, Olivier Rolin et Pierre Senges : voilà quelques-uns des auteurs que je réunis dans cette collection de lectures, qui font de l'encyclopédie un puissant fictionnaire et rappellent la teneur de savoir de la littérature. À défaut de rassembler la totalité des savoirs, ces fictions encyclopédiques élaborent un art de l'oubli, qui a sans doute partie liée avec la sagesse.

  • Des formes nouvelles de la conscience de soi se sont manifestées dans les oeuvres de Montaigne et de Shakespeare. Leur originalité est démontrée dans ce livre en retraçant l'évolution de la subjectivité chez les auteurs grecs, latins, italiens, français et anglais depuis l'Antiquité jusqu'à la Renaissance. Le caractère " moderne " de cette intense attention à soi et de cet exercice spontané de la conscience réflexive est analysé sans aller jusqu'à certains excès de la critique postmoderne. La mise en question du " moi " dans les Essais ne conduit pas à sa dissolution. Le " moi " du poète s'affirme dans les Sonnets de Shakespeare et les personnages les plus complexes du dramaturge ont une identité définie et présentent des traits constants. L'influence des courants de pensée sceptiques et leur propre sens de la relativité n'interdisent ni à Montaigne ni à Shakespeare de se livrer à une défense et illustration de valeurs humanistes permanentes. Une annexe met en relief la modernité de la jeune fille shakespearienne dans la même perspective historique.

    Du même auteur chez Corti : Les poètes métaphysique anglais (2 tomes).

  • Quatre décennies ont passé depuis la mort de Paul Celan. Son suicide, dans la nuit du 19 au 20 avril 1970, a créé un vide qui, d'une certaine manière, n'a pas été rempli. Vide parmi ceux qui avaient eu la chance de le connaître, vide dans la poésie de langue allemande qu'aucune grande figure n'est parvenue depuis à combler. La très forte croissance des études qui lui sont consacrées l'atteste à sa façon : tout se passe comme si, pour reprendre le titre de l'article de Maurice Blanchot, Celan avait été, du moins en poésie, " le dernier à parler ", comme si la poésie de langue allemande s'était tue avec lui.
    Il se trouve qu'ayant commencé à lire Celan vers 1966, j'ai été le témoin de la croissance de sa notoriété. C'est pourquoi, lorsque Yves Bonnefoy et Antoine Compagnon m'ont fait l'honneur de me demander quatre leçons au Collège de France, j'ai pensé que le moment était venu d'essayer de faire le point sur ce que je croyais être parvenu à comprendre d'une oeuvre dont le mystère et la beauté n'ont jamais perdu le pouvoir de fascination qu'elle exerça sur moi dès que je la découvris. Les leçons eurent lieu le 12, 19, 26 mars et 2 avril 2010 à l'auditoire Guillaume Budé. Je n'en ai guère retouché le texte, sinon pour faire deux chapitres de la dernière d'entre elles qui m'a paru aborder deux aspects différents de l'oeuvre (l'affaire Goll et le changement de poétique introduit depuis Atemwende), ajouter une brève postface, quelques références bibliographiques et atténuer les marques d'oralité qui sont le propre d'un texte prononcé.

  • Au XIXème siècle de nouvelles imageries (Champfleury) apparaissent, qui viennent modifier le face à face traditionnel de la littérature avec la seule peinture : la photographie, l'image d'Épinal, la statue de rue, la lithographie, le bibelot kitsch figuratif, l'affiche de la réclame, l'estampe japonaise envahissent le réel et envahissent dans le même temps les lieux et milieux de la fiction.
    Écrivains iconophiles et écrivains iconophobes vont faire de ces nouvelles images soit les signes détestables d'un monde qui s'américanise et où se compromet l'exercice même de toute imagination, soit au contraire les modèles régénérateurs et provocateurs de nouvelles esthétiques (une « littérature-pop-art »). Un nouvel imaginaire se met en place, que sollicitent les caractéristiques formelles, sémiotiques et pragmatiques, de ces nouvelles images : platitude, couleurs crues, juxtapositions incongrues, naïveté, jeux sur le négatif, lecture rapide et en zigzag, cloisonnement des paysages, cadrages descriptifs décentrés, rapidité de la multiplication, changements d'échelles, formes brèves et miniaturisées, fragmentation de l'intrigue en scènes et
    tableaux. L'image littéraire (à lire) ne pouvait pas ne pas en être modifiée. L'atelier d'artiste, la chambre, la rue, le musée, le corps lui-même deviennent les iconothèques privilégiées de ces nouvelles icônes. Une ère de l'album peut advenir.

  • Le romanesque des lettres est le tête-à-tête de la littérature et du réel - un réel qui est lui-même pénétré de littérature. À travers cette frontière poreuse se rencontrent une expérience littéraire et une idée de la vie. OEuvres, interprétations, événements de la vie des lettres, tout peut être lu comme un roman, en nous souciant de l'intérêt qui nous attache et du plaisir qui nous rétribue ; à la faveur des circonstances, tout peut être vécu comme un roman. La littérature, loin de se fermer sur son autonomie, apparaît ici comme une maison ouverte à son dehors.
    La porte battante au centre du livre est un chapitre sur le roman à clés. Les fenêtres donnent sur le rapport entre création et critique, lecteurs et bibliothèques, amitié et historiographie, vie privée et vivre public. Au fil des pages s'anime le paysage d'un long romantisme, allant de Sainte-Beuve à Sartre, sous l'horizon de ce que Proust appelle un romanesque vrai.

  • Le corps pourrait passer pour le grand absent de l'oeuvre de Pérec alors même que lorsque l'on pense à lui vient aussitôt à l'esprit le corps que Pérec s'est composé au fil du temps avec sa barbe et sa chevelure proliférantes. L'écrivain oulipien, familier des jeux avec l'intertextualité, a bâti une oeuvre plus évidemment caractérisée par son formalisme, son abstraction même, que par la place qu'elle donne à la sensation ou à la sensualité. Le discours critique de fait ne s'est jamais véritablement emparé du motif. Pérec, écrivain anachronique, en un siècle qui a vu l'essor des " écritures du corps " ?
    Cet essai se donne pour ambition de proposer de nouveaux parcours au sein de la poétique perecquienne.

  • « Jean-Pierre Martin montre implacablement comment Céline indiqua lui-même à ses lecteurs hypnotisés comment il fallait le défendre : au nom du style. Comment il ne cessa jamais de louanger sa propre "musique", son "art inimitable"...
    Comment, sous couvert de sacro-sainte esthétique littéraire, Céline ne cesse de créer entre lui et son lecteur un "espace restreint mais privilégié d'intimité-publicité [...] où le trafic des mots et des idées peut se faire en toute impunité". Et quels mots, quelles idées ! Une fois mis à part le Voyage, Martin montre à quel point la quasi-totalité de l'oeuvre est parfaitement étrangère au roman. Céline au fond, n'écrit pas de roman mais des pamphlets. Et la colonne vertébrale de cette accumulation d'imprécations, c'est le racisme biologique. Où est la musique, où est l'intention verbale ? demande Jean-Pierre Martin.
    Revenons au style, et aux fameux trois points. Martin déchire le voile une bonne fois pour toutes. Chez Céline, les trois points ne sont pas si importants que ça. Ce qui a le plus de sens, dans son oeuvre, c'est le trait d'union. Le livre de Jean-Pierre Martin est précieux, passionnant et très instructif. Tous les pièges grossiers que Céline a tendus à la critique littéraire ont fonctionné.
    À lire d'urgence. » Philippe Val, Charlie Hebdo, 19 mars 1997.

  • Dans un temps de transmission empêchée et de tradition morcelée, la littérature contemporaine interroge les figures évanouies de l'ascendance. Tour à tour investigation généalogique et restitution biographique, les livres de Pierre Bergounioux, Gérard Macé et Pierre Michon s'écrivent à rebours de l'amnésie moderne. Car la modernité fait peu de cas des heures révolues et des êtres minuscules, des héritages secrets et des filiations traversières. Entre inquiétude et mélancolie, ces trois auteurs se ressaisissent d'un passé familial lacunaire, dans un souci de mémoire aux couleurs de deuil.

    C'est la mélancolie qui taraude ce livre. La mélancolie d'écrivains qui ne se résignent pas à faire le deuil des temps désuets. La mélancolie aussi de leurs récits de filiation, où se dit la figure fin de siècle d'un individu hanté par les fantômes de l'ascendance et par leurs désirs inaccomplis. La mélancolie, enfin, d'une mémoire encombrée par les souvenirs de lecture et l'aura des livres d'autrefois. C'est elle qui donne à ce livre sa tonalité funèbre, c'est elle encore qui module dans les textes de Pierre Bergounioux, Gérard Macé et Pierre Michon l'élégie d'un monde disparu. Mais cette teinte sombre, qui colore leurs écritures, ne se réduit pas aux inflexions de l'humeur ni aux sombres cogitations. Elle est aussi une passion de l'altérité, qui recueille les destins déshérités de l'ascendance et restitue leur éclat singulier. Il y va ainsi dans cette mélancolie contemporaine d'une éthique de la littérature.

  • Les historiens de la photographie ont longtemps délaissé les relations qu'elle entretient avec les écrits littéraires, journalistiques ou critiques.
    C'est pourtant par le biais de discours divers - ceux de la théorie ou d'une spéculation parfois dévergondée - que se compose, depuis plus de cent cinquante ans, un imaginaire photographique où les spectres et les ectoplasmes accompagnent les auras. L'ouvrage présente une série d'études qui portent sur la photographie mise en récit (Villiers de l'Isle-Adam, J. Cortazar, M.Tournier, P. Modiano) ou mise en poème (B.
    Cendrars) ; sur la fiction illustrée par la photographie (Bruges-la-Morte, Nadja, les romans "populaires") ; sur son utilisation par la presse à grand tirage ; sur l'interprétation qu'en présentent quelques éminents théoriciens (Walter Benjamin, Roland Barthes) ; mais aussi sur les visions nées du discours scientifique (les optogrammes) ou parascientifique (la photographie spirite et "transcendante").
    A la fin de ce volume, on trouvera une anthologie de textes peu connus (de Balzac à Strindberg, en passant par Gautier ou Flammarion), qui révèlent les sources obscures d'une image dont on oublie souvent qu'elle est subjective, médiatrice d'irrationnel.

  • Dans les années 1880, les expositions impressionnistes mettent à mal le système académique, toujours dominant. Alors que Paris tente d'oublier les plaies de la guerre et de la Commune, un groupe de jeunes gens organise une exposition d'amusements en tous genres réalisés par "des personnes qui ne savent pas dessiner". Sous le titre d'"Arts incohérents", une série de manifestations égaient la capitale durant une dizaine d'années.
    Elles seront par la suite oubliées et la plupart des réalisations ont disparu. Par exception, sont demeurées les oeuvres "monochroïdales" imaginées par A. Allais qui expose en 1883 une Première communion de jeunes filles par un temps de neige : un simple bristol blanc. De la moquerie à l'instauration d'une conception nouvelle de l'oeuvre plastique, des Incohérents à Yves Klein en passant par Picasso, Marcel Duchamp, Francis Picabia et tant d'autres (groupes et individus), l'ouvrage rend compte d'une révolution silencieuse : une transformation radicale de la production artistique dont nous sommes aujourd'hui les héritiers.

  • Proses poétiques et biographies imaginaires, rêveries érudites et lectures vagabondes, l'oeuvre de Gérard Macé s'écrit à l'écart des genres.
    Elle va à rebours du présent et explore les temps antérieurs, non par goût de l'archive, mais pour y puiser des pensées nouvelles. Car Gérard Macé ne sépare pas l'invention et la mémoire, dans des livres où la fiction et les souvenirs, l'essai et la rêverie se confondent. Il s'invente une mémoire comme on endosse un costume d'emprunt, et réenchante son passé à mesure qu'il s'enfonce dans ses lectures.
    Le réel et l'imaginaire, le familier et l'étranger s'échangent alors, en brouillant les identités au fil des pages tournées. Pourtant, Gérard Macé ne s'égare pas seulement dans le labyrinthe des bibliothèques, puisqu'il invite au dépaysement, dans les détours du voyage ou les décentrements de la traduction. Il puise à l'exactitude du concret, transcrit un détail attesté ou s'aventure dans les sciences humaines, pour dire le monde avec lucidité.
    A la manière des colporteurs, il mêle la précision des savoirs et l'enchantement de la rêverie, avec le souci de la trouvaille. Mais transposer ses souvenirs ou saisir le réel dans ses photographies, consigner ses lectures ou partir dans le sillage des explorateurs, c'est toujours élaborer une poétique de la mémoire. Car c'est l'ébranlement d'une rencontre qui conditionne le retour du passé et permet de célébrer les retrouvailles.

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