Grasset Et Fasquelle

  • Marco Carrera est le « colibri ». Comme l'oiseau, il emploie toute son énergie à rester au même endroit, à tenir bon malgré les drames qui ponctuent son existence. Alors que s'ouvre le roman, toutes les certitudes de cet ophtalmologue renommé, père et heureux en ménage, vont être balayées par une étrange visite au sujet de son épouse, et les événements de l'été 1981 ne cesseront d'être ravivés à sa mémoire.
    Cadet d'une fratrie de trois, Marco vit une enfance heureuse à Florence. L'été, lui et sa famille s'établissent dans leur maison de Bolgheri, nichée au sein d'une pinède de la côte Toscane. Cette propriété, qui devait symboliser le bonheur familial, est pourtant le lieu où va se jouer le drame dont aucun membre de la famille Carrera ne se relèvera tout à fait. En cet été 1981, celui de ses vingt-deux ans, se cristallisent les craintes et les espoirs de Marco qui devra affronter la perte d'un être cher et connaîtra un amour si absolu qu'il ne le quittera plus.
    Grâce à une architecture romanesque remarquable qui procède de coïncidences en découvertes, Veronesi livre un roman ample et puissant qui happe le lecteur dans un monde plus vrai que nature où la vie, toujours, triomphe.

  • Le grand écrivain Amos Oz, récemment disparu, s'est intéressé à la figure du traître toute sa vie - comme son oeuvre romanesque en témoigne. Dans un discours prononcé à Berlin en 2017, il a voulu revenir sur le plus célèbre d'entre eux, et réfléchir au rôle qu'a joué la prétendue trahison de Jésus par Judas dans la naissance de l'antisémitisme chrétien. Il se fait conteur en nous présentant une version alternative de l'histoire connue, et en nous interrogeant sur les liens entre les deux grandes religions monothéistes que sont le judaïsme et le christianisme. Sa réflexion est iconoclaste, irrévérencieuse, romanesque, mais toujours nourrie d'une connaissance profonde des textes fondateurs des deux religions.
    Cet ouvrage, le premier inédit publié depuis le décès d'Amos Oz en décembre 2018, condense une certaine philosophie du dialogue qui était au coeur de l'oeuvre et de l'engagement d'Amos Oz. Sa parole demeure d'une actualité brûlante.
    En préambule, la rabbin Delphine Horvilleur s'adresse directement à l'auteur disparu, dans une émouvante lettre. Elle nous offre un éclairage passionnant de la conférence d'Amos Oz, en nous parlant des prophètes et des traîtres, du rôle de la littérature dans nos vies, et du besoin de dialogue pour surmonter les fanatismes de toute sorte.

  • Nous sommes en février 1959. La chalutier Mafur vient de terminer sa campagne de pêche au large de Terre-Neuve-et-Labrador. Les cales sont chargées de sébaste et les trente-deux marins présents à bord pensent déjà à rentrer au port, à Reykjavik, lorsque la météo change drastiquement. La température chute, les vents se déchaînent. Toutefois, le plus grand danger ne vient pas de la houle et des vagues qui déferlent impitoyablement sur le bateau, mais de la glace qui s'accumule sur le pont. Bientôt tout est pris sous une épaisse couche de glace, le bastingage, les flancs, la passerelle, et cette gangue devenant de plus en plus lourde, le chalutier risque d'être entraîné vers le fond. Les membres de l'équipage se relaient alors sans arrêt pour essayer de dégager le pont. Plus personne ne dort, on s'accorde tout juste quelques pauses pour reprendre des forces et se réchauffer. Tous le savent : une course contre la montre est engagée, une bataille de vie ou de mort.

    Le roman haletant d'Einar Karason nous plonge littéralement dans les eaux gelées de la mer du Labrador. L'hyper-réalisme du récit nous fait ressentir la lutte contre les vagues au-delà de l'épuisement, et l'on partage la fureur de vivre de ces hommes menacés par les forces déchaînées de la nature comme si l'on se trouvait à bord... Un tour de force, un livre d'aventure et un grand roman maritime à la fois.

  • Dans un petit village des fjords de l'ouest, les étés sont courts. Les habitants se croisent au bureau de poste, à la coopérative agricole, lors des bals. Chacun essaie de bien vivre, certains essaient même de bien mourir. Même s'il n'y a ni église ni cimetière dans la commune, la vie avance, le temps réclame son dû.
    Pourtant, ce quotidien si ordonné se dérègle parfois : le retour d'un ancien amant qu'on croyait parti pour toujours, l'attraction des astres ou des oiseaux, une petite robe en velours sombre, ou un chignon de cheveux roux. Pour certains, c'est une rencontre fortuite sur la lande, pour d'autres le sentiment que les ombres ont vaincu - il suffit de peu pour faire basculer un destin. Et parfois même, ce sont les fantômes qui s'en mêlent...
    En huit chapitres, Jón Kalman Stefánsson se fait le chroniqueur de cette communauté dont les héros se nomment Davíð, Sólrún, Jónas, Ágústa, Elísabet ou Kristín, et plonge dans le secret de leurs âmes. Une ronde de désirs et de rêves, une comédie humaine à l'islandaise, et si universelle en même temps. Lumière d'été, puis vient la nuit charme, émeut, bouleverse.

  • Helen a 32 ans, elle habite New York. Célibataire sans enfant, elle travaille à temps partiel comme surveillante dans un centre périscolaire pour jeunes en difficulté. Helen a une vie plutôt banale, jusqu'à ce 30 septembre lorsqu'elle réceptionne le canapé IKEA de sa colocataire tout en apprenant, quelques instants après, le suicide de son petit frère. D'origine coréenne comme elle, il a été adopté par une famille installée dans le Milwaukee et est resté au domicile familial alors que sa grande soeur a rompu tout lien avec leurs parents adoptifs il y a plusieurs années déjà. Helen a fui un père pingre et une mère sans courage, ainsi que de rares amis. Mais la nouvelle de la mort de son frère la pousse à quitter provisoirement son emploi et Manhattan afin de retourner dans la maison de son enfance.

    À son arrivée, ses parents adoptifs, surpris, doivent cohabiter avec cette fille qui ne fait absolument aucun effort pour apaiser les tensions. Helen n'est pas venue pour réconforter son père et sa mère, ni pour les aider à préparer les funérailles, elle veut en réalité enquêter pour tenter de comprendre les causes du suicide de son frère. Interrogatoire de ses amis, inspection de la chambre du défunt, examen des derniers lieux qu'il a fréquentés, Helen se transforme en détective à la recherche d'indices mais aussi de sens. Un détective aussi envahissant qu'agressif, dont l'ironie dévastatrice ne connaît aucune décence.

    Pardon si je dérange est un livre hilarant et sombre à la fois. Patty Yumi Cottrell, elle-même d'origine coréenne, fait coexister avec beaucoup de naturel la comédie et la tragédie en les imbriquant dans l'esprit loufoque de sa narratrice. Une performance impressionnante pour un premier roman qui a conquis la critique et raflé de nombreux prix à sa sortie.

  • Après la mort de ses parents, Yunus Turabi est devenu chauffeur de bus à Téhéran où il mène une vie solitaire. Il aime la routine de son métier, ces longs trajets dans une ville tentaculaire, chaotique et embouteillée, mais il demeure à bonne distance de tous les débats politiques qui agitent ses collègues. Quand le syndicat des conducteurs déclenche une grève dure, il se retrouve pris malgré lui dans un engrenage de violence et de répression policière. Arrêté et emprisonné, il subit les incessants interrogatoires de Haij Saeed.
    Ce dernier, qui s'occupe exclusivement de Yunus, va devenir son seul repère dans un univers étrangement silencieux, régi par des règles immuables que le jeune chauffeur de bus subit sans comprendre. Le prisonnier et son geôlier entament alors un jeu dangereux où chacun essaie de prendre l'ascendant sur l'autre. Mais Haij Saeed dispose d'un outil redoutable pour briser la résistance de Yunus : l'isolement. Petit à petit, Yunus devra apprendre à se battre contre lui-même plutôt que contre son bourreau, afin de préserver son fragile équilibre mental ...
    Et la baleine l'engloutit est le récit de la descente aux enfers d'un innocent broyé par un régime autoritaire. Dans une langue implacable de précision, le romancier d'origine iranienne décrit non seulement les mécanismes à l'oeuvre dans une société marquée par la tentation totalitaire et le mensonge, mais parvient également à nous faire vivre de l'intérieur le combat d'un homme pour sa survie et sa dignité.
    Un premier roman fascinant et puissant.

  • Le rouge n'est plus une couleur raconte l'histoire d'une amitié qui naît à l'université, lorsque Kate rencontre Max. Ils viennent de milieux sociaux très différents, apprennent à se connaitre de jour en jour puis se rapprochent jusqu'à partager une complicité quasi-fusionnelle. La famille de Max fascine Kate, une famille anglaise aisée et cultivée - la mère de Max est une réalisatrice de tout premier plan - qui lui réserve un accueil chaleureux à chaque fois qu'elle évite de rentrer chez sa propre-mère, une ancienne alcoolique.
    Mais Le rouge n'est plus une couleur est également un grand roman sur une vie que quelques minutes suffisent à briser. Lors d'une fête d'anniversaire chez les parents de Max, le cousin de ce dernier conduit Kate dans une chambre et profite de la sidération de celle-ci pour la violer. Elle n'ose pas crier et ferme les yeux afin de ne plus voir le ruban rouge cousu à l'intérieur du col de son agresseur, Lewis. À partir de ce soir-là, le rouge n'est plus une couleur pour Kate. Le souvenir de ce viol et son nouveau rapport au monde la murent dans le silence. La honte, la peur et le dégoût l'empêchent de dire quoi que ce soit pendant plusieurs semaines. Puis Kate va commencer à mettre des mots sur cet événement, à donner des indices sur ce qu'il s'est passé à son entourage et notamment à Max, sans pour autant nommer Lewis. Mais lorsque la vérité est sur le point d'être révélée, la tension monte et les réactions divergent face aux révélations qui risquent de faire éclater la famille...
    Ce premier roman de Rosie Price est un ouvrage bouleversant. La jeune auteure britannique joue avec les codes du roman social anglais et explore la psychologie de ses personnages sans concession, dans ce texte d'une maîtrise incroyable. Le rouge n'est plus une couleur est un livre nécessaire qui annonce la naissance d'une écrivaine britannique majeure.

  • Peut-on échapper à son histoire familiale lorsqu'elle s'est construite au fil des mensonges et des trahisons ? Le grand-père d'Emiliano Monge, lui-même petit-fils d'un Irlandais ayant fui l'Europe, sa femme et ses enfants pour s'installer en Amérique, a mis en scène sa propre mort. Carlos Monge McKey a placé un cadavre dans sa voiture, mis les mains de celui-ci sur le volant, desserré le frein et laissé le véhicule dévaler une carrière, puis exploser. Pendant plusieurs années, il a laissé croire à sa famille qu'il était décédé, jusqu'au jour de sa réapparition. Le père d'Emiliano, Carlos Monge Sánchez, traumatisé par la disparition puis par le retour de ce fantôme paternel, va pourtant lui aussi reproduire le schéma familial une fois devenu adulte. Jamais présent pour les siens, il est trop occupé par ses combats dans la guérilla aux côtés de Genaro Vázquez pour prévenir qu'il ne rentrera pas à la maison ou qu'il n'a pas embarqué dans l'avion du retour - alors que les siens l'attendent déjà à l'aéroport.
    Et puis il y a Emiliano, qui au début de ce livre pense s'être lancé dans une enquête familiale mais qui se retrouve finalement plongé dans ses contradictions les plus intimes. Alors qu'il essaie de faire parler son père pour qu'il lui raconte ce qu'on lui a trop longtemps caché, il découvre que la tentation de la fuite à tout prix, cette aspiration à tout abandonner pour retrouver sa liberté, à chaque instant, est ancrée en lui comme chez tous les hommes de la famille. En imaginant se construire contre ces figures paternelles, il réalise qu'il n'échappera pas à la tradition héréditaire, chez les Monge on vit par omissions pour mieux fuir ceux que l'on aime.
    En entrelaçant le journal de son grand-père, les entretiens menés avec son père et le roman de sa famille en train de s'écrire, Emiliano Monge nous embarque ainsi dans le récit à peine croyable de sa généalogie. Omissions progresse de rebondissement en rebondissement jusqu'au coeur de l'histoire familiale et de la quête probablement la plus difficile pour l'auteur : celle de sa véritable identité.

  • Sous la peau raconte la journée d'une jeune femme, depuis l'alarme de son réveil qui la tire d'un cauchemar récurrent, jusqu'au soir, au moment de s'endormir contre son petit ami. Une journée comme les autres, la terrible routine que la narratrice vit toute la semaine lorsqu'elle prend son métro pour se rendre au bureau, à la rédaction du journal qui l'emploie. Le même trajet, les mêmes collègues, les courriels à traiter et les notes de frais à classer, toutes ces tâches répétées mécaniquement pour ne pas sombrer dans l'angoisse en attendant que l'heure passe. Car à chaque instant, elle risque de croiser son agresseur.
    La jeune assistante administrative a été violée par son patron. Alors, elle n'a qu'une obsession : faire que la journée passe le plus vite possible, en ayant le minimum d'interactions avec ses collègues, jusqu'à 18h lorsqu'elle pourra enfin quitter son bureau. Nous nous immisçons alors dans son monde intérieur, dans son quotidien et parmi les souvenirs qui envahissent son corps jusqu'à se dissimuler sous sa peau. Alors elle se gratte sans pouvoir s'arrêter, aux toilettes, sous son bureau, partout elle se gratte en repensant à son patron et à ces atroces minutes qui la hantent depuis. Elle fixe l'heure sur l'écran de son ordinateur, encore quelques minutes et elle pourra essayer de penser à autre chose en retrouvant les bras de son compagnon. Mais parviendra-t-elle, cette fois, à lui raconter ce qui s'est passé ? Avant qu'une nouvelle journée commence...
    Tout en jeu de miroirs, Sous la peau est un roman d'une grande puissance qui nous entraîne dans un voyage intime. Les pensées de la narratrice s'entrechoquent pour nous faire découvrir une psyché meurtrie, qui tente de survivre à la routine. Rebecca Watson raconte un monde intérieur où les désirs et les peurs cohabitent, une rencontre intime absolument bouleversante.

  • Janey a 15 ans lorsqu'elle quitte New York pour rejoindre son père biologique dans l'Iowa. Alors que sa mère lui avait caché l'identité de son géniteur jusque-là, elle se débrouille pour traverser les Etats-Unis, laissant derrière elle sa vie d'avant. Les années passent et Janey doit trouver un travail. Son père l'incite à contacter Cleveland, une vieille connaissance de sa mère qui travaille pour la Fédération des producteurs d'oeufs de l'Iowa. La vie professionnelle de cette dernière bascule le jour où elle s'est retrouvé nez à nez avec une poule venant de s'échapper d'une ferme tout juste inspectée. Cleveland, qui a choisi de la sauver et de repartir en voiture avec elle, prend peu à peu conscience des conditions dans lesquelles vivent les poules pondeuses et décide de passer à l'action.
    Janey travaille depuis quelques temps aux côtés de Cleveland lorsqu'elle découvre ces opérations clandestines : vidéos illégales, photographies, et surtout vol d'animaux. Mais quand Janey la prend sur le fait, sa supérieure la convainc de se rallier à la cause et de monter avec elle sur une opération qui marquerait le monde à jamais. L'idée est simple : braquer discrètement La Ferme Heureuse de la Famille Green où s'accumulent près d'un million de poules et subtiliser, en une nuit, toutes ces volailles sans éveiller l'attention des propriétaires. Du jamais vu. Pour réaliser ce « casse », Cleveland et Janey vont faire appel à une centaine d'activistes, emprunter plus de 60 camions et réunir beaucoup de courage pour tenter de libérer ces poules-pondeuses.
    Les pondeuses de l'Iowa est une tragi-comédie loufoque et terriblement efficace. A la croisée de Chicken Run pour ses envolées burlesques et de La casa de papel pour la préparation de cette opération hors du commun, le roman de Deb Olin Unferth est un livre polyphonique et absolument addictif. L'auteure fait preuve d'une maîtrise narrative et stylistique impressionnante pour parler de la campagne américaine du Midwest, de la défense de la cause animale, mais aussi du destin de deux femmes à la recherche d'amour et de sens.

  • Sophia Cleves a proposé à son fils Art - avec qui elle entretient des relations plutôt distantes - de venir passer Noël dans sa grande maison en Cornouailles. A cette occasion, il était prévu qu'il lui présente sa petite amie Charlotte. Sauf que Charlotte rompt avec Art. Ce dernier ne voulant pas se désavouer devant sa mère, il propose à une jeune femme rencontrée à un arrêt de bus de jouer le rôle de Charlotte le temps des fêtes de fin d'année.
    Une fois sur place, le faux couple se rend compte que la mère d'Art ne va pas bien. Son comportement est erratique, et elle semble confuse. Art appelle sa tante Iris au secours, bien que les deux femmes ne se soient pas parlé depuis trente ans. Un drôle de week-end commence alors : le souvenir d'autres fêtes de Noël surgit, la mémoire de l'enfance commune aussi, puis la brouille autour des choix idéologiques des deux soeurs refait surface. Car Sophia est une femme d'affaires à la retraite, alors que sa soeur Iris a consacré sa vie au militantisme politique et n'a renié aucune de ses convictions.
    L'hiver, pour Ali Smith, est la saison des ruptures, des convictions qui nous séparent, avant d'être celle des retrouvailles. Son regard sur les faux-semblants de nos sociétés à l'ère de la post-vérité est impitoyable, tendre et drôle à la fois, portée par une langue d'une grande poésie.

  • Les dernières volontés de Sir James Smithson (1765-1829) étaient claires, ce riche héritier d'origine britannique, sans femme ni enfant, voulait que sa fortune serve à fonder à Washington un établissement dédié à la diffusion des connaissances, qui porterait son nom. Le musée est finalement installé dans un château de style gothique anglo-normand et c'est Zacharias Spears, passionné par la conservation des espèces, qui en est nommé premier directeur. « Pour la modique somme de 2 cents, le Musée d'Histoire Naturelle donnera à voir le spectacle du monde, comprimant à échelle humaine le temps parcimonieux des planètes, de sorte que même un enfant puisse être en mesure d'observer en quarante minutes ce qui avait mis des milliards d'années à survenir. » Mais l'établissement devra évoluer avec son temps, à cause notamment de la concurrence de nouveaux musées qui pullulent sur le sol américain et en Europe. Une place de plus en plus importante est ainsi consacrée à la vie primitive et la scénographie se modernise ; car à présent les visiteurs ne veulent plus simplement voir mais ils désirent expérimenter. Tout est bon pour attirer le public, les rivalités autour de ce commerce de la connaissance se multiplient à l'infini jusqu'à atteindre l'absurde, lors de l'inauguration, à San Diego, du MuM - le Musée des musées...
    L'extinction des espèces est une histoire (sur)naturelle des musées. En nous plongeant dans un univers où se côtoient détails réels et pure fiction, Diego Vecchio invente et fabrique un passé à partir des angoisses des temps présents, une mémoire qui conjure l'extinction des oeuvres d'art, des cultures et des espèces par le délire taxinomique, la manie du collectionnisme et la volonté de posséder autant que d'exhiber. Un roman brillant et plein d'humour.

  • Le narrateur de Pureté a quitté les États-Unis pour enseigner la littérature à l'American College de Sofia. Dans la capitale bulgare, encore marquée par le communisme, le professeur va apprendre à survivre à l'amour. Car ce texte, composé en trois temps, raconte sa liaison avec un étudiant portugais nommé R., puis le deuil de leur relation. Lorsque débute Pureté, leur histoire est terminée, le narrateur découvre la vie qui s'ouvre à lui sous le signe du désespoir mais également de la liberté - les applications de rencontre lui ouvrent un champ immense d'aventures possibles. Une mue sociale et aussi physique quand il expérimente la soumission sadomasochiste avec un inconnu, interrogeant les limites du plaisir, de la douleur, et de l'abandon à l'autre.
    Au coeur de ce triptyque, il revient ensuite sur son histoire d'amour avec R. Les premières semaines d'abord, puis leur routine passionnée et le départ inexorable de son amant. S'ouvre enfin le troisième volet du livre où l'on retrouve à nouveau le narrateur, après sa rupture, qui s'essaie cette-fois à la domination sexuelle, puis joue avec les frontières de ses principes moraux en flirtant avec l'un de ses anciens élèves. Un dernier temps qui répond au premier, concluant ainsi cette sonate amoureuse en trois mouvements, aussi tragique que libératrice.
    Pureté est un roman d'une force exceptionnelle. Portrait d'une passion fulgurante autant que d'un amour perdu, ce texte explore la complexité des désirs et l'âpreté des corps. Garth Greenwell est un génie des rythmes et de la chair, il fait partie des écrivains américains les plus prometteurs de sa génération.

  • Gerard élève seul ses trois garçons depuis que leur mère les a quittés sans laisser d'adresse, se contentant d'envoyer des cartes postales depuis l'Italie pour les anniversaires et Noël. Klaas et Kees, les jumeaux de seize ans et leur petit frère Gerson - sans oublier le chien, Daan - vivent néanmoins dans une maisonnée plutôt joyeuse où Gerard s'efforce de faire bonne figure.
    Un dimanche matin ordinaire où ils sont invités chez les grands-parents, leur vie bascule. Sur une route de campagne traversant des vergers où fleurissent des arbres fruitiers, une voiture s'encastre dans celle de Gerard, le choc est violent. Si les jumeaux et le père s'en tirent avec des blessures légères, il en sera tout autrement pour Gerson. Il est plongé dans le coma et au réveil, il comprend qu'il a perdu la vue. Aidé par Harald, infirmier dévoué, l'adolescent tente d'apprivoiser sa nouvelle vie, alors que les jumeaux et leur père essaient également de faire face, mais le retour à la maison est douloureux malgré le soutien de Jan et Anna, les grands-parents des enfants. Gerson s'enferme dans sa douleur et sa colère, refuse d'accepter toute aide et de se projeter dans un quelconque avenir. Plus personne ne sait comment le soutenir. Gerard presse son fils de prendre des décisions quant à son futur, sans résultat. Lorsque l'été arrive, tous savent que les choses ne pourront pas continuer ainsi à la rentrée. Le séjour prévu dans la paisible maison des grands-parents au bord d'un lac apparaît alors à tous comme la possibilité d'un nouveau départ...
    Gerbrand Bakker est un maître incontesté dans l'art de saisir l'essentiel avec peu de mots. Son écriture impressionne par sa concision, sa justesse et surtout, par l'absence absolue de tout pathos. Racontée pour l'essentiel par ses frères, l'histoire de ce jeune garçon qui ne parvient pas à accepter de vivre dans le noir n'en devient que plus déchirante.

  • Par une belle journée d'avril 1943, dans les laboratoires Sandoz à Bâle, c'est un accident de manipulation qui permet au professeur Albert Hofman de se rendre compte de la puissance du diéthyllysergamide, cette molécule qu'il a réussi à synthétiser à partir de l'ergot. Intrigué par sa propre réaction suite à l'ingestion involontaire du produit, le chimiste fonde immédiatement de grands espoirs thérapeutiques sur sa découverte. Mais c'est seulement près de 20 ans plus tard et de l'autre côté de l'Atlantique, dans le département de psychologie de l'université de Harvard, que l'on s'intéressera vraiment au potentiel de ce qui est encore considéré comme un médicament et qui deviendra une drogue à la mode connue sous le nom de LSD.
    Fitz est justement étudiant de cette prestigieuse université en 1962 quand son directeur de thèse, Tim Leary, commence des expérimentations avec la fameuse molécule produite par les laboratoires Sandoz. Malgré sa situation financière précaire - sa femme Joanie a arrêté ses études quand elle est tombée enceinte et son salaire de bibliothécaire ne permet pas à la petite famille de vivre correctement - Fitz est irrésistiblement attiré par le petit cercle qui gravite autour de Tim Leary et de son collègue Dick Alpert et se réunit tous les samedis soirs lors de « séances » visant l'élargissement des consciences. Très vite, lui et son épouse sont happés par l'expérience hallucinatoire et psychédélique, et cherchant à la renouveler le plus souvent possible, une vie en dehors de la petite communauté de fidèles leur paraît bientôt impossible. Lorsque les autorités académiques de Harvard finissent par exclure Tim et Dick à cause de l'absence de rigueur scientifique de leurs travaux, mais aussi parce que la presse a commencé à s'émouvoir de leurs pratiques, ils n'hésitent pas longtemps avant de rompre les amarres. Avec une douzaine d'autres fidèles ils déménagent à Millbrook, dans le nord de l'État de New York, et s'installent dans une grande bâtisse qu'on prête à Tim afin qu'il puisse aller au bout de ses « recherches ». Mais si le sexe et les « trips » dominent le quotidien d'une communauté désormais incapable de vivre sans les prises régulières de LSD (appelé « le sacrement »), ils mettent aussi à rude épreuve le couple de Joanie et Fitz, ainsi que l'avenir de leur fils Corey...
    À travers ce saisissant portrait de groupe, T.C. Boyle fait revivre une époque, celle du début des années 60, quand Aldous Huxley, J.F. Kennedy, John Coltrane et les Beatles faisaient la une des journaux, ce moment de l'Histoire où toute une génération éprise de liberté avait imaginé que les psychotropes permettraient à l'humanité tout entière de vivre une autre vie.

  • Système nerveux raconte l'histoire d'une jeune femme, nommée Elle, qui enseigne à l'université tout en préparant une thèse d'astrophysique. Elle mène des recherches sur l'existence et le comportement des trous noirs mais réalise rapidement qu'elle ne parviendra pas au bout de ses travaux si elle continue à donner des cours : un congé maladie lui permettrait d'avoir plus de temps pour se consacrer à sa thèse afin de devenir docteure. Quelques jours après en avoir discuté avec son compagnon, elle commence à réellement ressentir divers symptômes qu'elle tente alors de déchiffrer à l'aune des maladies familiales. Lui essaie de la rassurer mais qu'y connaît-il ? Il ne travaille qu'avec les morts dont il date le décès grâce au carbone 14.
    Et pourtant, c'est bien l'hypocondrie qui s'immisce dans leur vie, la maladie devenant obsessionnelle, se nourrissant des souvenirs de la physicienne. Elle remonte la généalogie familiale à partir des histoires cliniques de ses différents membres, comme si la tentative de comprendre ces corps, leur précarité, leur douleur, lui permettrait de suspendre le temps. Celui de sa mère morte en couche dans le pays de son enfance, celui de son frère, de sa belle-mère, des jumeaux du second mariage de son père, et de son père lui-même, médecin généraliste.
    Entre le pays du passé et le pays du présent, entre ces deux moments d'une vie que l'obsession pour les maladies a soudain rapproché, Système nerveux est un magnifique roman sur l'hypocondrie et la discontinuité du temps familial. Avec ce texte d'une grande poésie, Lina Meruane confirme qu'elle fait désormais partie des plus grands écrivains hispaniques contemporains.

  • Les Chênes Verts n'est pas une maison de retraite comme les autres. Les personnes âgées qui y résident en sont certaines, les aides-soignants (ou amis-soignants, selon la dénomination en vigueur) ont tout organisé pour les priver de liberté et les couper du monde extérieur ils seraient même prêts à les assassiner en cas d'entorse au règlement. Dorothy, lors de son arrivée, fait connaissance avec ceux qui partagent sa chambre, et notamment le Capitaine Ruggles qui s'est donné pour mission d'organiser une évasion. La petite nouvelle, âgée de 74 ans, essaie de s'intégrer et de trouver sa place parmi ses nouveaux compagnons.
    De leur côté, les amis-soignants ne sont pas plus rassurés. Ils suspectent les personnes âgées de fomenter un vaste complot pour prendre le pouvoir. Le directeur de l'établissement, Raymond Cornish, réorganise l'équipe et nomme Tristan responsable. Celui-ci prend ses nouvelles responsabilités à coeur, il garde le Capitaine Ruggles et ses acolytes à l'oeil. Mais on ne sait pas toujours de quel côté se situe la folie  : si les vieillards sont déchaînés, Tristan entretient quant à lui une relation mystique avec le corps de son gourou qu'il cache dans un cagibi... pendant que le directeur s'enferme dans son bureau pour se masturber et poursuivre ses fantasmes avec une jeune fille de 16 ans. La gestion de l'établissement commence à lui échapper, et avec des pensionnaires qui veulent retrouver leur liberté à tout prix, l'affrontement est inéluctable...
    Brillamment construit, puissant et plein d'humour, Défense de nourrir les vieux est un roman détonant. Adam Biles peint d'extraordinaires personnages et, sans tabou, les met en scène dans des situations aussi drolatiques que dramatiques. Ces personnages sont d'ailleurs étrangement liés à un roman-feuilleton, dont quelques dessins émaillent l'histoire, qui renforce encore la tension dramatique. Un livre coup-de-poing.

  • Chaque jour, en moyenne, près de sept enfants ou adolescents meurent par balle aux États-Unis. Il s'agit d'une statisique glaçante qui ne peut rendre-compte à elle-seule des vies détruites par les armes à feu. Afin de redonner un visage aux victimes, Gary Younge a décidé de raconter le destin de ces jeunes gens tués au cours d'une journée choisie au hasard, le 23 novembre 2013. Ils sont dix à être abattus ce jour-là, dix enfants et adolescents âgés de 9 à 19 ans : sept noirs, deux hispaniques, un blanc.
    Après une introduction très personnelle, Gary Younge consacre un chapitre à chacune de ces victimes tuées par balle, parfois par accident, parfois lors d'un règlement de comptes : Jaiden, Kenneth, Stanley, Pedro, Tyler, Edwin, Samuel, Tyshon, Gary et Gustin. En recoupant les entretiens qu'il a menés avec leurs proches, les comptes-rendus de la police, du "911", des journalistes locaux, en observant les comptes Facebook et Twitter de certains adolescents, il reconstitue la vie et les dernières minutes de tous ces jeunes.
    Gary Younge aborde ainsi la question des lobbys, de la prévention dans les écoles, des pressions sociales ou encore de l'influence des gangs, il dépeint surtout une réalité américaine qui brise des familles chaque jour. Vibrante immersion dans ces dix courtes vies, Une journée dans la mort de l'Amérique est un ouvrage émouvant, précis et intense. Gary Younge déploie tout son savoir-faire narratif pour nous immerger dans les Etats-Unis d'aujourd'hui et nous inviter à réfléchir, sans tabou, à la première cause de mortalité chez les jeunes noirs américains de moins de 19 ans : les armes à feu.

  • En trois tableaux et trois voyages, ce roman dessine des itinéraires italiens, loin des sentiers battus. Le premier trajet qu'emprunte la narratrice, seule, avait été planifié à deux. Mais M., l'être aimé, est décédé deux mois plus tôt. Nous sommes en janvier, et les brumes enveloppent les collines autour d'Olevano, près de Rome, où une maison avait été louée par le couple. La narratrice a emporté quelques vêtements du défunt, mais on lui dérobe la valise juste avant son arrivée. Elle essaie de prendre ses marques malgré tout, se promène dans les oliveraies, va jusqu'au cimetière de la petite commune, se renseigne sur les gens enterrés sur place.
    Un autre souvenir d'Italie lui revient. Elle est adolescente, son père est amoureux de la langue italienne et du pays. Une effrayante dispute entre ses parents précède alors un incident sur la plage, quand le père nage si longtemps et si loin de la côte que tout le monde le croit noyé. La petite fille pense qu'elle devra rester en Italie et se débrouiller avec les quelques mots que le père lui a appris...
    Puis la narratrice adulte entreprend un autre voyage en explorant la région du delta du Pô. Elle cherche le jardin des Finzi-Contini à Ferrare, longe des canaux déserts et découvre des stations balnéaires abandonnées. Elle visite une nécropole étrusque, et devant les mosaïques de Ravenne, repense à son père et à ses explications.

    Les choses rapportées, les anecdotes et péripéties se déploient sous nos yeux dans des nuances infinies pour dire les couleurs, les odeurs d'un bosquet, d'une colline, d'une plage, d'un canal, d'un olivier, du ciel. En creux, ce texte d'une infinie richesse, sublimant les paysages et les lieux traversés par une langue inouïe de précision, raconte le deuil, l'absence et l'amour.

  • Elio Perlman se souvient de l'été de ses 17 ans, à la fin des années quatre-vingt. Comme tous les ans, ses parents accueillent dans leur maison sur la côte italienne un jeune universitaire censé assister le père d'Elio, éminent professeur de littérature. Cette année l'invité sera Oliver, dont le charme et l'intelligence sautent aux yeux de tous. Au fil des jours qui passent au bord de la piscine, sur le court de tennis et à table où l'on se laisse aller à des joutes verbales enflammées, Elio se sent de plus en plus attiré par Oliver, tout en séduisant Marzia, la voisine. L'adolescent et le jeune professeur de philosophie s'apprivoisent et se fuient tour à tour, puis la confusion cède la place au désir et à la passion. Quand l'été se termine, Oliver repart aux États-Unis, et le père d'Elio lui fait savoir qu'il est loin de désapprouver cette relation singulière...
    Quinze ans plus tard, Elio rend visite à Oliver en Nouvelle-Angleterre. Il est nerveux à l'idée de rencontrer la femme et les enfants de ce dernier, mais les deux hommes comprennent finalement que la mémoire transforme tout, même l'histoire d'un premier grand amour. Quelques années plus tard, ils se rendent ensemble à la maison en Italie où ils se sont aimés et évoquent la mémoire du père d'Elio, décédé depuis.

    Appelle-moi par ton nom est un roman d'amour singulier tout autant qu'une réflexion sur la mémoire et l'oubli. La langue à la fois précise et sensuelle d'André Aciman parvient à évoquer la tyrannie des corps - mais aussi la part de brutalité qui se niche dans tout éveil au sentiment amoureux - avec une élégance rare.

    Ce roman, devenu culte dans le monde anglo-saxon à l'instar de Brokeback Mountain, est adapté au cinéma par Luca Guadagnino (sortie française le 28 février 2018). Call me by your name est donné comme l'un des favoris pour les oscars.

  • Sebastián est un jeune écrivain brésilien, d'origine argentine, dont le grand-frère a été adopté par ses parents avant leur départ pour le Brésil. Suite au coup d'état de 1976 ces derniers se sont engagés dans la résistance et lorsqu'on les prévient de leur arrestation est imminente, ils doivent quitter Buenos Aires de toute urgence. Avec le bébé que leur a confié une sage-femme, ils traversent donc la frontière uruguayenne avant de s'envoler pour São Paulo. C'est là que  le couple dissident, à présent exilé, donnera naissance à Sebastián et à sa soeur.
    Le jeune auteur a besoin d'écrire sur son frère pour essayer de comprendre : comprendre les silences gênés lors de discussions sur l'adoption, comprendre le mutisme de ce frère distant, son rapport problématique à la nourriture et son habitude de s'isoler dans sa chambre. Il essaie de trouver dans le langage et la littérature des réponses à ses questions intimes mais aussi aux énigmes qui dépassent sa seule famille. Parti à Buenos Aires afin d'écrire le livre, Sebastián s'intéresse aux Grands-Mères de la place de Mai, une organisation rassemblant des femmes dont les petits-enfants ont été kidnappés par le régime militaire. On ne sait presque rien de la famille biologique du grand frère adopté, se pourrait-il qu'il fasse partie de ces enfants volés  ? De vol, il en est d'ailleurs question tout au long du texte, l'auteur se demande sans cesse si ce n'est pas la vie de son frère qu'il est en train de confisquer avec ce projet littéraire. Il décide de s'affranchir des codes de la narration autobiographique en intégrant au livre la réaction de ses parents, puis le moment où il frappe à la porte de la chambre de son frère pour lui remettre en main propre un exemplaire du manuscrit...
    Couronné par les plus grands prix littéraires brésilien et portugais, Ni partir ni rester est un ouvrage remarquable sur la recherche d'une vérité incertaine. Avec une langue tourmentée et poétique, Julián Fuks réussit à sublimer des sujets aussi douloureux que l'exil et l'adoption, à bâtir un texte intime sur la résistance politique, familiale, culturelle, mémorielle.

  • Quelque part au Moyen-Orient. Les militants prennent petit à petit le pouvoir dans la ville où vivent Saïd et Nadia, réduisant la liberté des jeunes amoureux à néant. Saïd et Nadia décident de partir et d'emprunter une de ces portes magiques qui ouvrent le chemin vers l'Occident. Ils arrivent ainsi à Mykonos où ils tentent de survivre loin de la foule des autres immigrants qui ont envahi l'île, puis ils empruntent une autre porte et se retrouvent à Londres. Ils ne sont pas en sécurité pour autant, car la métropole britannique est submergée de réfugiés, tous s'organisant en des communautés concurrentes. Quand la réaction de ceux qui voudraient mettre fin à toute immigration dans le pays se fait plus musclée, la guerre civile menace, et Saïd et Nadia constatent que cette vie commence à affecter leur relation. Ils repartent encore, cette fois en Californie. Mais leur amour encore fragile, tout juste né quand ils ont pris la décision de prendre la route de l'exil, n'aura peut-être pas résisté à cette épreuve...
    Dans une langue à la fois sobre et précise, Mohsin Hamid explore la réalité de l'immigration par la fiction et, notamment, par des motifs empruntés au conte et au réalisme magique. Son roman condense de manière saisissante les convulsions que nos sociétés, entre modernité et fondamentalisme religieux, traversent actuellement et donne à entendre la voix de ceux qui paient le prix fort sur les chemins de l'exil.

  • Juif new-yorkais, républicain et un soupçon mafieux, David King a transformé sa petite entreprise de déménagement en empire du stockage. Les équipes de King's Moving transportent vos meubles mais peuvent aussi être mandatées pour saisir les biens des mauvais payeurs. Pourtant, malgré sa notoriété acquise à grands coups de spots publicitaires, David King n'en reste pas moins ridiculement humain. Il a quitté sa femme pour l'une de ses employées et essaie d'être un père convenable pour sa fille en crise d'adolescence permanente  : Tammy travaille désormais dans l'humanitaire, elle refuse de se plier aux traditions familiales et participe activement aux mouvements de boycott d'Israël. Ce qui exaspère David King.

    Sioniste convaincu, il s'apprête à accueillir un cousin israélien qui vient de terminer son service militaire. Plutôt que de faire le tour du  monde avec ses frères d'armes, hanté par les opérations à Gaza, Yoav part à New York travailler pour King's Moving, bientôt rejoint par l'un de ses camarades nommé Uri. Instable psychologiquement, ce dernier espère se raccrocher à la vie grâce à l'opportunité professionnelle qui se présente à lui. Rien ne l'impressionne, aucun meuble ni résident récalcitrant. Mais le binôme israélien va être rattrapé par des blessures profondes et la comédie risque alors de virer au drame...

    Véritable «  Soprano à la juive  » selon le New Yorker, ce roman  est à la fois hilarant et tragique. Joshua Cohen questionne  nos identités et les grands changements à l'oeuvre dans nos sociétés, il  manie l'humour juif avec talent pour croquer le monde dans toute sa vitalité mais aussi dans toute sa noirceur.   Traduit de  l'anglais (États-Unis) par Stéphane Vanderhaeghe.
     

  • Ellen vient d'avoir onze ans. Elle a prié Dieu pour que son père meure, elle a souhaité de tout son coeur qu'il disparaisse et qu'il cesse de venir à la maison. Ses parents étaient divorcés mais les visites de son père alcoolique, colérique, se faisaient de plus en plus menaçantes. Avant cela pourtant, la famille avait été heureuse, sa mère était l'une des comédiennes les plus célèbres de Suède. Puis son père avait changé et elle avait commencé à prier.
    Son père est mort. « C'est de ma faute » avait-elle immédiatement pensé, son souhait le plus cher s'était réalisé. Depuis ce jour elle ne parle plus. Personne n'entend le son de sa voix, elle s'est murée dans le silence. Son frère s'enferme lui aussi - dans sa chambre dont il cloue la porte pour que personne n'entre - alors que sa mère répète à longueur de journée que leur famille est lumineuse. Comme pour faire revivre un passé glorieux, lorsque sa fille venait assister à ses spectacles et qu'elle l'applaudissait quand elle déclamait sur scène : « Bienvenue en Amérique ».
    Enfermés dans la tête de la jeune narratrice muette, nous assistons fascinés et impuissants au drame familial. Linda Boström Knausgård installe une atmosphère étrangement sombre et lucide, qui confère toute sa force au texte. Elle donne surtout vie à une enfant dévastée par la culpabilité qui parvient, malgré tout, à trouver un refuge dans ses souvenirs les plus lumineux...

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